Comment Delhi empoisonne son fleuve

(Photo Marie-Pia RIEUBLANC)

Le 22 février dernier, le ministre de l’Environnement indien a exhorté l’Etat de Delhi à nettoyer la Yamuna, d’ici à 2012. Près de vingt ans après le premier plan d’assainissement, le cours d’eau qui traverse la capitale est plus pollué que jamais et les habitants en ont fait leur vide-ordures.

Les automobilistes qui traversent le pont ISBT, au Nord de New Delhi, ont leurs petites habitudes. Malgré la folle circulation, ils s’y arrêtent chaque matin, sortent de leur voiture et s’approchent du bord. Ils ne sont pas là pour contempler la Yamuna, le giganteque fleuve qui coule en dessous, mais pour y jeter leurs ordures. Le gouvernement de Delhi a bien installé une grille pour les en empêcher, mais pas sur toute la longueur. Inefficace, donc, à l’image des deux « Yamuna Action Plans », les plans de lutte du gouvernement central contre la pollution de la rivière, qui se sont succédé depuis 1993.

Yamuna, le fleuve mourant de Delhi by vincentlucchese

Après ces deux projets, qui ont coûté plus de 100 millions d’euros chacun, le gouvernement projette d’en mettre en place un troisième, estimé à plus de 400 millions d’euros. Mais à ce jour, la pollution de la rivière n’a pas diminué. Au contraire, la demande biologique en oxygène, une donnée qui permet de mesurer la qualité de l’eau,  a explosé : elle est passée de 19 mg/l en 1993, à 39 mg/l  en 2008. Tout comme la concentration de bactéries coliformes, qui a atteint un taux 640 000 fois supérieur à la normale, selon le Centre pour la science et l’environnement (CSE), une ONG écologiste. A tel point qu’aujourd’hui, les 22 km qui traversent la capitale concentrent à eux seuls 80 % de la pollution de toute la rivière, longue de 1 370 km.

1,2 milliard de litres d’eaux usées est déversé chaque jour

« Le principal problème, c’est le déversement des eaux usées dans la rivière », explique Suresh Rohila, directeur du programme de gestion de l’eau au CSE, qui travaille avec la municipalité depuis deux ans sur ce dossier. Seules sept stations d’épuration fonctionnent dans la capitale, soit bien trop peu par rapport aux besoins. Chaque jour, 1,2 milliard de litres d’eaux usées est ainsi déversé dans la rivière sans être traité. Sans parler des rejets d’usines, même si ceux-ci sont bien moins importants.

Pour M. Rohila, l’erreur du gouvernement indien est d’avoir cherché, à travers chacun de ses programmes de lutte contre la pollution, à s’équiper à tout prix d’une technologie de pointe, hors de prix, sans s’assurer de l’essentiel : que tous les habitants de Delhi soient reliés au système. Or, c’est le principal défi de cette ville-Etat de 22 millions d’habitants, où 40 % de la population vit dans des bidonvilles ou des zones illégales que Delhi n’a pas encore intégré dans ses plans. « C’est comme installer le tout nouveau Windows sur un ordinateur qui ne peut même pas faire du traitement de texte », conclut M. Rohila.

Les eaux usées des bidonvilles se déversent directement dans la rivière (Marie-Pia RIEUBLANC)

On raconte que le dieu Krishna a grandi sur les rives de la Yamuna, affluent du Gange. Aujourd’hui, des milliers de Delhiites y vivent. Certains considèrent encore la rivière comme une mère, y jettent des fleurs. Des offrandes souvent emballées de plastique, ce qui ne fait qu’accentuer la pollution… (voir la vidéo)

Pêcheurs de poubelles

Dans ce contexte, l’eau est évidemment inutilisable et constitue même un véritable danger sanitaire pour les Delhiites. « 80% des personnes hospitalisées dans la capitale présentent des maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau », assure carrément Suresh Kumar Rohilla, du CSE. Les plus exposés sont ceux qui vivent sur les rives, qui utilisent l’eau au quotidien. Au pied du pont ISBT, par exemple, où une centaine de personnes s’est installée dans des campements de fortune. « On utilise l’eau de la Yamuna pour boire et pour se laver les dents », explique Bajat, un jeune garçon d’une vingtaine d’années qui vit ici. Derrière lui, deux hommes se sont postés sous le pont, les bras en l’air, pour attraper les sacs poubelles que les automobilistes viennent de jeter, dans l’espoir d’y trouver quelque chose de consommable ou de recyclable.

Les habitants des bidonvilles bordant la Yamuna y lavent quotidiennement leur linge. (Marie-Pia RIEUBLANC)

Plus au sud, des bidonvilles se sont construits au bord de la rivière. Les habitants lavent leur linge sur les berges, pour leur usage personnel ou pour gagner leur vie. « Je ne me lave pas dedans. L’eau est sale, très sale », explique Ali Jal, un autre jeune homme d’une vingtaine d’années. A côté, quelques personnes sont pourtant en train de s’y laver les mains… comme si les Delhiites s’étaient habitués à la pollution.

Selon Vikram Soni, professeur de sciences physiques et président de l’association « Natural Heritage First », qui lutte pour la protection de la rivière, la culture indienne est difficilement compatible avec la conscience environnementale. « Ici, le sens civique est très faible, souligne-t-il. La voie publique est impure par définition. Tant que la maison est propre, le reste ne compte pas. » A commencer par la Yamuna.

Marie-Pia RIEUBLANC, Fleur MARTINSSE, Vincent LUCCHESE


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