Formule 1 : l’Inde sera-t-elle dans les temps ?

Les tribunes prennent forme petit à petit. Seront-elles prêtes dans quatre mois ? (Frédéric ROULLIER)

Greater Noida, non loin de New Delhi. Visite exclusive sur le chantier du futur circuit de F1, où se déroulera le premier Grand Prix d’Inde le 30 octobre prochain. L’état d’avancement des travaux a de quoi étonner, quatre mois seulement avant la date fixée pour son homologation, malgré l’optimisme ambiant.

« Aucun journaliste n’est autorisé à venir ici. J’ai fait une exception pour vous. » Dans le 4×4 Tata couleur crème avec chauffeur, mobilisé spécialement pour l’occasion, Kumar Sameer, responsable communication chez Jaypee Sports International Limited (JPSI), insiste sur le privilège qu’il nous accorde. Nous sommes à Greater Noida, à 50 km au sud-est de New Delhi, où cette société privée a mis en chantier son rêve improbable de gigantesque « ville sportive » (voir encadré). Au coeur de ce projet colossal, il y a le « Jaypee Circuit », la piste de F1 à 400 millions d’euros qui accueillera le premier Grand Prix d’Inde de l’histoire, le 30 octobre 2011.

L’endroit est soigneusement gardé. Une société de sécurité privée a été réquisitionnée pour préserver l’intimité des lieux. La voiture passe un à un les innombrables barrages pour arriver nez à nez avec ce qui sera le théâtre de l’antépénultième manche du Championnat du monde 2011. Mais, pour le moment, pas de paddock à l’horizon. Pas même d’asphalte. En lieu et place de la future boucle de 5,14 km, on découvre un paysage lunaire, éventré, laminé par les machines. Sous une chaleur écrasante, la poussière tourbillonne sous les roues des camions et autres pelleteuses qui charrient des monceaux de terre dans un incessant ballet. 7000 ouvriers s’échinent quotidiennement dans ce no man’s land aride. Un monstre de ferraille et de pierre se dresse soudain au beau milieu de nulle part : ce sont les futures tribunes. Difficile d’imaginer que le petit monde de la F1 promènera son faste ici-même en octobre prochain. Quelques détails laissent malgré tout deviner le résultat final : une vingtaine de palmiers sont déjà plantés et le marquage des héliports est en cours. Il y a des priorités à ne pas négliger.

Le circuit comme vitrine

Chez JPSI, à quatre mois de la fin des travaux, l’inquiétude n’est pourtant pas de mise. C’est même le contraire. Manu Bhaskar Gaur, directeur éxécutif général du groupe, nous reçoit dans son bureau envahi par les piles de dossiers. Le jeune homme est avenant, maîtrise l’anglais à la perfection et ne se départit jamais de son sourire. Son discours, parfaitement rodé, se veut rassurant : « Le circuit sera prêt d’ici juillet, pour l’homologation », martèle-t-il. Etre prêt en juillet, voilà le refrain entêtant qui obsède M. Gaur. Et on comprend pourquoi : si le circuit n’était pas homologué, le Grand Prix serait annulé et le projet repoussé à l’année prochaine. L’Inde verrait alors sa capacité à accueillir des événements internationaux d’envergure remise une nouvelle fois en cause, quelques mois seulement après l’imbroglio des Jeux du Commonwealth 2010.

Une ville sportive sort de terre A l’image du Jaypee Groupe Circuit, JPSI, s’est lancé dans un projet titanesque : une ville futuriste qui se veut la vitrine de la nouvelle Inde. La Jaypee Sports City, comme son nom l’indique, devrait attirer les amateurs de sport de tout le pays. Le circuit de F1, « le deuxième le plus rapide du monde » selon Manu Bakhsar Gaur, tiendra ainsi la vedette au milieu d’un espace de 10 000 km2. Car hormis ce circuit ultra-moderne, un stade de cricket de 100 000 places sera livré pour fin 2012. Un stade de hockey sur gazon et une école de pilotage sont également en projet. « Tout sera fait étape par étape » rappelle Gaur, qui « veut faire mieux que ce qu’a réalisé la Chine lors de l’organisation des JO de Pékin (en 2008) » en termes d’infrastructures. Sorti tout droit de l’imagination de Jaiprakash Gaur, le fondateur de JPSI, la ville devrait attirer le nec plus ultra des entreprises indiennes avec ses quartiers d’affaires. En outre, des zones résidentielles et des centres commerciaux ont été prévus. Des hôpitaux, des écoles, et des collèges complèteront le paysage pour faire de Jaypee Sports City une destination des plus enviables. Le tout s’intégrant parfaitement au milieu d’espaces verts et de cours d’eau. Et pour rapprocher sa ville du futur où « tout devrait être terminé à l’horizon 2020 » à New Delhi, JPSI n’a pas fait les choses à moitié. La société s’est chargée elle-même de la construction d’une autoroute à six voies longue de 165 km qui reliera Agra à Greater Noïda. « On ne sera plus qu’à 45 minutes de Delhi » sourit Gaur.

De cette hypothèse, le cadre volubile ne veut même pas entendre parler. Il va jusqu’à refuser l’évocation même du doute. « Vous devez comprendre que nous n’avons rien à voir avec les Jeux du Commonwealth. Bernie Ecclestone (le grand argentier de la F1) est venu en novembre. Charlie Whiting, le directeur de course de la FIA (Fédération internationale de l’automobile), était là le mois dernier. Et ils étaient très contents de ce qu’ils ont vu. » Fermez le ban. Pour M. Gaur, c’est certain, le 30 octobre 2011 entrera dans les annales de l’histoire indienne. « C’est quelque chose d’énorme, s’enthousiasme-t-il. La Malaisie a construit ses Tours Petronas, Taïwan a construit la Taipei 101… Ces pays ont eu des projets de grande envergure qui ont fait d’eux des nations émergentes. Je suis sûr et certain et que le Jaypee Circuit aura le même effet pour l’Inde. Combien de pays ont leur circuit de F1 dans le monde ? »

« Un Indien peut être champion du monde d’ici deux-trois ans »

Pour « montrer au monde ce dont l’Inde est capable », JPSI n’a pas fait les choses à moitié et tient à le faire savoir. Le directeur égrène les particularités du tracé indien avec un enthousiasme non feint. Un peu de Spa-Francorchamps, un peu de Monza, le Jaypee Circuit ne s’est pas trompé de références. Emporté par son inoxydable optimisme, M. Gaur laisse le moteur s’emballer : « Un pilote indien peut gagner le premier GP d’Inde et même être champion du monde d’ici deux-trois ans », s’emporte-t-il. A l’image de son projet phénoménal, il ne semble pas se fixer de limite. Son ambition ? « Concurrencer le cricket », le sport national, une quasi-religion en Inde. Notre hôte doit partir. Avant de retourner à ses affaires, il s’enquiert de la distance entre Paris et Fontainebleau, son prochain lieu de vacances. Puis il pose devant la Red Bull que lui a offert… Bernie Ecclestone himself, et prend congé après avoir rapidement évoqué « l’énorme projet » d’académie de pilotage implantée non loin du tracé, prévue pour 2012.

Frédéric ROULLIER et Cédric DE OLIVEIRA

About admin