Plus belle la vie à Paharganj, le ghetto des routards

A la terrasse du Madan Cafe, c’est Chaï et bidies (thé et cigarettes) pour tout le monde. Comme au Khoshla Cafe d’en face, les tôliers savent prononcer « 15 roupies » en français, en allemand et en finlandais. Bienvenue à Paharganj, le mythe seventies des étrangers de passage à Delhi.

Le Madan Cafe, une institution de Paharganj, très prisée des étrangers pour sa terrasse au soleil. (Peggy BRUGUIERE)

Josh est arrivé en Inde il y a deux mois et traversera le pays jusqu’à ce que ruine s’en suive. En routard respectable, le Berlinois a posé son sac à deux pas de la gare centrale de Delhi, à Paharganj, ce quartier élu dans les années 1970 « terre d’accueil du mouvement hippie ». Tatoué et percé, la démarche nonchalante, il passe ici inaperçu. Des Josh comme lui, on en croise à l’envi le long de la Main Bazar Street, où l’allure baba-cool semble faire office de visa d’entrée.

Poisseux et bruyant, l’endroit abrite des hôtels bon marché et du boui-boui bondé où l’on mange local, au sous-sol ou sur les terrasses. Rudra Deep Chakrabarti sirote un Chaï au Madan Cafe, entouré d’Occidentaux massés au soleil. Cet Indien à dreadlocks travaille comme directeur artistique à Delhi. « La spiritualité indienne attire beaucoup d’étrangers, explique-t-il. Dans ce quartier précisément, les sâdhus (saint homme et ascète) et les babas font rêver les Parisiens et les New Yorkais, qui cherchent à fuir leur quotidien trop organisé. » La ville doit à Rudra Deep la première représentation de Hair, cette célèbre comédie musicale de l’Amérique des sixties.

Stop à Paharganj avant les pistes de l’Himalaya

Dans une rue perpendiculaire, un jeune couple de Canadiens négocie à tout rompre le prix d’une chambre. Ceux-là débarquent fraîchement de la gare de Delhi, flanqués de deux rickshaws dégueulant de bagages. « Nous faisons un stop par Delhi, ensuite nous irons skier à Gulmarg », lance le conjoint au garçon d’hôtel. En attendant l’Himalaya cachemirie, l’aventurier fait du porte à porte, suant et torse nu, sans plus étonner les habitants du quartier.

Stéphane Raulin dirige LE TRAVELLERS, agence de voyage et d'import-export. (Pegguy BRUGUIERE)

Retour dans la poussière de la Main Street. Attablé à l’ombre du Khoshla Cafe, Steven rembarre avec applomb le va-nu-pied qui n’implore que les blancs en promenade. « Il est Français ! », révèle sa voisine, une mama africaine cachée derrière de larges verres couleur rétro. Lui voulait rester discret. Peut-être parce qu’il est à « 80% Indian », dira plus tard son ami.

« La France m’avait condamné, l’Inde m’a sauvé »

« On m’appelle Steven ici », finit par lâcher le Français. Stéphane Raulin est né à Beauvais. Après une vie de forain en Ardèche, entre « picole et défonce », il a choisi l’Inde pour repartir à zéro. « La France m’avait condamné, l’Inde m’a sauvé », confie Stéphane. C’est en fait un cancer du foie en phase terminale qui l’a mené ici. Au cours d’un premier voyage, il a fait la rencontre d’un moine tibétain qui l’a convaincu de se faire soigner dans son ashram à Dharamsala, ville temple du Dalaï-lama. « Après huit mois de médecine bouddhiste, j’étais guéri », raconte l’ancien malade, qui ne s’est jamais converti.

Voilà dix-huit ans que Stéphane Raulin habite à Paharganj. D’un petit local affriolant de babioles indiennes, il dirige une agence de voyages et d’import-export. Avec deux employés, il fait le bonheur des visiteurs et autres férus du pays, venus acheter en gros pour faire commerce en France. « Chez vous, les gens ne se parlent pas et la vie est compliquée. En Inde, tout est encore à faire », dit le businessman en sandales de cuir. Baba, lui ? Certainement pas.

Peggy BRUGUIERE

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