L’enfer des ramasseurs d’ordures de Ghazipur

Ils vivent au pied d’une montagne de déchets. Tous les jours, ils l’escaladent pour gagner leur vie. Dans la banlieue est de Delhi, le recyclage fait vivre des milliers d’Indiens.

(Kilian FICHOU)

Une odeur âcre, insoutenable. Un voile épais de poussières et de mouches agglutinées. Accroupi dans la fange, Ramesh sonde à mains nues le parterre de déchets. Le regard fixe, il coince mécaniquement des fragments de détritus entre ses doigts. Derrière lui, deux sacs de toile à moitié pleins : un pour le papier, un autre pour le plastique. « Je dois payer 10 roupies (15 centimes d’euro) pour entrer dans la décharge et je fouille les ordures pendant neuf heures », raconte-t-il sans lever le nez du bourbier.

Tous les jours depuis quinze ans, Ramesh gravit la montagne de déchets. Avant, il travaillait comme employé dans un hôtel. Mais depuis qu’il trie les poubelles, il gagne davantage : de 100 à 200 roupies par jour (1,5 à 3 €). Avec sa femme et ses deux enfants en bas-âge, il habite dans une tente de fortune au pied de la décharge.

A Ghazipur, dans la partie est de Delhi, le volcan d’ordures grouille sur plus de 70 hectares. Tous les jours, 450 camions déversent leurs immondices dans le cratère : c’est un tiers de la production journalière de la ville. 2000 tonnes de saletés et du travail pour ceux qu’on appelle les ragpickers.

A Ghazipur Dairy Farm, Halima nettoie des mèches de cheveux. Le matériau le plus recherché. (Juliette DROZ)

La chasse aux cheveux

En contrebas de la décharge, Ghazipur Dairy Farm : le village des ouvriers des déchets. 1500 habitants, dont plus de la moitié sont des enfants. Pieds nus dans les gravats, la peau noire de crasse, les plus petits s’amusent. Leurs jouets : des bouts de ficelles, des bouteilles en plastique, des vieux bouchons. Dans les allées du bidonville, la puanteur prend à la gorge. Les mouchent collent au visage, des tas de compost fument dans les coins. Entre les abris de tôle, à même le sol, le recyclage continue. Du bout des doigts, Halima détricote un tas de cheveux crasseux. « J’ai eu de la chance, j’en ai trouvé beaucoup ce matin », se réjouit-elle, penchée au-dessus du précieux récipient. Dans la chaîne du recyclage, le cheveu est le matériau qui se vend le plus cher : jusqu’à 10 000 roupies le kilo (150 euros). A l’affût, les ragpickers traquent la moindre mèche.

Bouts de plastique, morceaux de métal, restes de papier. Autour de Kasim, des petits monticules s’amoncellent. Plié en deux à l’arrière de sa maison, il trie la moisson récoltée dans la matinée. « Je me lève à 4 heures du matin et je remplis des sacs jusqu’à 9 heures », raconte l’homme de 61 ans. L’an dernier, il passait toute la journée sur la montagne d’ordures – aujourd’hui, il n’en est plus capable. « En pleine journée, c’est une vraie fournaise, on peut à peine respirer », assure-t-il d’une voix rauque. A cause de problèmes respiratoires, sa femme ne peut plus travailler. Pour la soigner, Kasim a déjà déboursé 10 000 roupies – plus de trois fois le salaire mensuel moyen en Inde. Seul, il parvient à peine à gagner 2000 roupies par mois (30 €). Il y a neuf ans, il était ouvrier dans le bâtiment, pour un salaire moindre. Alors pas question pour lui de quitter la décharge : les ordures à Delhi, ça rapporte.

Le business des ordures

Dans la maison d'Asif, deux pièces. Une pour sa famille, une pour le stockage du plastique. (Juliette DROZ)

Accoudé à des sacs bourrés de détritus, Asif guette l’arrivée des ragpickers. Il porte une chemise impeccable et des baskets neuves : l’apanage des traders, les revendeurs de la décharge. Sous un paravent de tôle, le commerçant stocke les déchets recyclables. Sa spécialité : le plastique. Tous les jours, il rachète leur récolte à ceux qui escaladent la montagne. 28 roupies le kilo de bouteilles (45 centimes d’euros), qu’il revend 30 à des grossistes en ville. A 39 ans, Asif a déjà passé la moitié de sa vie dans la décharge – dont 13 à fouler les ordures. Il  y a cinq ans, il a arrêté le ramassage pour monter sa propre affaire : « J’avais compris comment trier rapidement les ordures, se souvient-il, combien les vendre et surtout à qui ». Depuis qu’il est trader, Asif gagne davantage d’argent. Assez pour envoyer son fils Hasan à l’école, mais pas suffisamment pour s’installer ailleurs. « J’aimerais bien avoir un petit bungalow en ville, confesse-t-il, mais c’est un rêve et ça le restera. »

De la main de Ramesh à celle d’Asif. De celle d’Asif aux grossistes. Des grossistes à l’usine de recyclage : la bouteille en plastique aura fait du chemin. Et tant qu’il y aura des Indiens pour consommer, des ragpickers pour collecter et des traders pour trier, les ordures continueront de nourrir le cratère du volcan.

Juliette DROZ  (avec Kilian FICHOU et Sébastien MILLARD)

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