Le rugby se cherche en Inde

Dans un pays où le cricket attire tous les regards, 23 000 passionnés tentent de pratiquer le rugby. Dans des conditions pas forcément idéales.

A Delhi, l'Ovalie est à la recherche de nouveaux adeptes. (Jean-Charles BARES)

Six heures du matin, dans le quartier musulman de Nizamuddin, en plein cœur de Delhi. La fraîcheur de la nuit s’estompe et une chaleur lourde et étouffante imprègne les rues encore désertes. Un convoi de voitures se forme. Direction Bawana, un village à 50 kilomètres de la capitale. Les membres des Delhi Hurricanes, un des deux clubs de rugby de la ville, se rendent à leur… entraînement. Deux heures d’un éprouvant trajet les attendent, entre embouteillages monstres, chemins de terre et nids de poule. Après un énième virage, le Rajev Ghandi Stadium apparaît enfin.

« Je ne rate jamais un entraînement »

C’est une enceinte à l’abandon, flanquée d’un terrain de football en piteux état. Les vestiaires sont cadenassés, la piste d’athlétisme est délabrée et la pelouse se fait rare au milieu des flaques de boues. Deux cages de foot font office de poteaux de fortune pour les transformations. Trois hommes se chargent de redonner un semblant de repères au milieu de ce marasme : un sac de chaux à la main, ils tracent les lignes du terrain.« On a intérêt à être motivés pour aller jouer », plaisante Vickey, jeune Delhiite , membre de l’équipe nationale indienne de rugby à 7. Chaque semaine, l’entraîneur des Hurricanes, Kuldeep Singh, se bat pour offrir à ses joueurs un terrain digne de ce nom. « Nous n’avons pas eu à payer pour ce stade, explique-t-il. Mais généralement, les terrains plus près du centre nous coûtent une fortune. » Malgré ces conditions difficiles, le nombre de joueurs au sein du club connaît une belle progression : « Nous avons créé les Hurricanes à cinq, en 2003. Il y a deux ans, nous étions 25. Maintenant, le club compte 70 joueurs », poursuit Kuldeep.

Ce matin, ils sont plus d’une trentaine à se changer sur des gradins en béton où la crasse s’est accumulée depuis des mois. C’est suffisant pour former deux équipes de 15 joueurs et se lancer dans une opposition de deux fois trente minutes. Le jeu est rudimentaire, les erreurs techniques sont nombreuses et Kuldeep doit souvent rappeler les règles à ses hommes. Mais l’engagement est là. A chaque mêlée, chaque placage, les joueurs retrouvent les sensations qu’ils sont venus chercher. Ce besoin d’impact physique est une des raisons pour lesquelles de plus en plus d’Indiens choisissent de rejoindre ce « groupe d’amis », comme aime l’appeler Kuldeep.

« A 9 heures, il faut déguerpir, le terrain est réservé pour le cricket »

« Happy », international, joue aux Delhi Lions, le second club de la capitale. Il explique avoir commencé grâce à ses parents : « Je courais tout le temps partout et, comme je suis assez costaud, je les faisais paniquer. Mon frère a entendu parler du rugby, à l’université, et leur en a touché un mot. Ils se sont dit : « Pourquoi ne pas plutôt embêter des joueurs de rugby ? »
Pradeep, lui, s’est mis à l’ovalie il y a sept ans. Cet ancien boxeur d’une quarantaine d’années a connu le rugby par un ami, lui aussi membre de l’équipe. Amateur de « contacts physiques difficiles à retrouver dans d’autres sports indiens, surtout dans le cricket », il jure « ne jamais rater un entraînement », en dépit de l’horaire matinal. « Nous n’avons pas d’autres choix. A partir de 9 heures, il faut déguerpir, le terrain est réservé pour le cricket »

Mordus de rugby, ils ne se contentent pas de le pratiquer. Chez les Delhi Lions, sitôt l’entraînement terminé, les joueurs prennent un plaisir non dissimulé à évoquer les joutes internationales. « On essaye de regarder les matches du tournoi des Cinq Nations (il veut dire « Six »), lance « Happy » mais c’est difficile parce qu’ils ne sont pas retransmis à la télé en Inde. » Et, parmi leurs joueurs préférés, les mêmes noms reviennent : « Chabal et Habana ! »

Le rugby plaqué par le cricket

Classée seulement 74e au classement IRB, l’équipe indienne de rugby à XV n’en a pas moins « une belle marge de progression », assure Kuldeep, le coach des Hurricanes. Dans un élan d’optimisme, il assure que d’ici une dizaine d’années, « le rugby pourrait devenir l’un des trois premiers sports du pays ». En attendant, les 23 000 amateurs de ballon ovale à travers l’Inde doivent faire face à un cruel manque de moyens. Président de la Fédération de rugby pour la région Nord et entraîneur des Delhi Lions, Jhonjon Bhasin s’agace quand on évoque l’omniprésence du cricket : « En Inde, tous les fonds vont vers le cricket. Généralement, les autres sports n’ont presque rien. Certains joueurs de notre club (particulièrement les expatriés) participent financièrement pour l’achat de matériel tellement l’argent est rare. »

Un désintérêt pour le rugby qui se vérifie sur le terrain : l’entraînement à peine terminé, la dizaine d’enfants postée autour, qui observait les joueurs de Kuldeep, se met à courir sur la pelouse. Mais pas de ballon de rugby entre leurs mains. Seulement une batte et une balle de cricket.

Lionel JAOUI, Cédric DE OLIVEIRA et Jean-Charles BARES

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