Cherche Premier ministre pour remplacer Dalaï Lama

Les Tibétains en exil à Dharamsala, dans le nord de l’Inde, sont en pleine campagne. Dans deux jours, ils éliront leur nouveau Premier ministre, amené à remplacer le Dalaï Lama sur la scène politique. Reportage.



Aux portes du temple du Dalaï Lama, entre les manuels bouddhistes et un stand de parrainage pour les orphelins tibétains, Dhondup distribue des tracts. Dans une foule méfiante, sollicitée en permanence par les vendeurs de rue, le jeune militant tente de diffuser des prospectus à l’effigie de Tenzin Tethong, son candidat pour le poste de Kalon Tripa (chef de l’exécutif). Dharamsala, terre d’accueil du gouvernement tibétain en exil, est en train de vivre des heures de campagne inhabituelles. Depuis que le Dalaï-lama a annoncé son retrait des affaires politiques, la semaine dernière, l’élection du Premier ministre et de 46 nouveaux parlementaires, le 20 mars, a pris une toute autre ampleur.

Après l’écrémage du premier tour, ils sont trois à concourir pour le poste. Lobsang Sangay, chercheur à Harvard et favori de la nouvelle génération; Tenzing Tethong, représentant du Dalaï-lama aux Etats-Unis dans les années 80 et 90; et Tashi Wangdi, ministre à maintes reprises dans le gouvernement en exil. Le Kalon tripa doit gérer la vie économique, sociale et culturelle des réfugiés. Mais son action reste subordonnée aux grandes lois indiennes, notamment pour les questions de justice.

Une nouvelle voix pour la cause tibétaine

Pendant que les candidats sont en campagne dans d’autres colonies tibétaines,  ailleurs en Inde, leurs militants les remplacent à Dharamsala. Au QG de Tenzing Tethong, le moment est historique. « Le Kalon Tripa va prendre les pleins pouvoirs politiques. Il sera la nouvelle voix de la cause tibétaine. Cette élection est l’occasion pour la jeune génération de poursuivre le travail du Dalaï-lama », estime Dhondup. Ce Tibétain de 25 ans est le traducteur du groupe : affiches, journaux de campagne, site web… le tout en tibétain et en anglais. Le travail abattu semble disproportionné par rapport à l’étroitesse du local. Une quinzaine de mètres carrés et deux ordinateurs abritent six militants et des cartons de prospectus. Lorsqu’il ne traduit pas, Dhondup se fait rabatteur ou colleur d’affiches.

Affiche de Tenzing Tethong, à Dharamsala (Pierre RIGO)

Discrets mais nombreux, ceux-ci ont placardé tous les murs libres de Dharamsala. Entre les cours de yoga et les massages apparaissent désormais les visages souriants des candidats. Populaire, Tashi Wangdi joue sur sa figure d’aïeul sage et se compare au vieux sorcier d’Harry Potter. « Dumbledore est considéré comme le meilleur, le plus avisé et le plus honorable des sorciers, clame son affiche. Comme lui, Tashi Wangdi va donner son inconditionnelle dévotion dans l’espoir d’améliorer le futur du peuple tibétain ». Plus terre à terre, Tenzing Tethong, la cinquantaine passée, détaille sobrement les points clefs de son programme. A 42 ans, Lobsang Sangay se veut simple et direct. Son portrait, le numéro de son QG, son slogan, point.

Affiche de campagne de Tashi Wangdi, alias "Dumbledore". (Delphine LEGOUTE)

« L’élection se jouera sur le profil des candidats »

Depuis le premier tour, en octobre 2010, Dharamsala vit et parle politique. Sur le fond pourtant, pas de différence majeure entre les trois prétendants. Aucun ne veut s’écarter de la voie prônée par le Dalaï-lama face à l’emprise de la Chine sur le Tibet. Tous optent donc pour la « voie médiane », favorable à l’autonomie plutôt qu’à l’indépendance, et s’opposent à toute forme d’action violente. En réalité, les seuls critères de comparaison évoqués par les électeurs sont l’expérience et l’origine des candidats. « L’élection ne se jouera pas sur leurs programmes, mais sur leurs profils », estime d’ailleurs le rédacteur en chef du Tibetpost.com, Yeshe Choesang. A l’expérience des deux anciens, déjà rôdés aux fonctions gouvernementales, s’oppose la fraicheur de Lobsang Sangay, chercheur aux Etats-Unis et novice à Dharamsala. Fils d’un vendeur de tapis, bon orateur, certains l’appellent même « l’Obama tibétain ». Son charisme lui a permis de prendre la tête du premier tour.

Moines blogueurs

En un an,  une vingtaine de débats ont été organisés entre les trois hommes. Les forums politiques connaissent un grand succès, notamment chez les bonzes, très politisés. Le Tibetpost.com accueille ainsi plus de 200 blogs de moines partageant leurs idées politiques. Les rumeurs racontent même qu’on leur a coupé Internet, dans les monastères, car ils y passaient trop de temps!

Des commerçants discutent politique avec un moine. (Pierre RIGO)

Sensibiliser la population à la politique n’a pourtant pas toujours été évident. « L’élection au suffrage direct n’a été mis en place qu’en 2001, rappelle Yeshe Choesang. Depuis, les gens ont été habitués à réélire toujours les mêmes personnes ». En 2006, 56% des inscrits s’étaient abstenus lors de la réélection de l’actuel Premier ministre, le lama Samdhong Rinpoche. « C’était le bras droit du Dalaï-lama, il a été réélu sans problème, sans opposant, sans enjeux », continue le journaliste. Son interdiction de se représenter après deux mandats laissera donc place à la nouvelle génération. Issue, elle, de la société civile.

Tenzin Wanga, 26 ans, fait partie de ces jeunes avides de changement. Pour lui, l’annonce du Dalaï-lama est stratégique: « Il s’est exprimé avant les élections pour motiver les gens à voter. Chaque Tibétain se sent maintenant très concerné. Il y a même une grande excitation ». Avoir un Premier ministre laïc ne semble pas lui poser de problème. « L’important, c’est la cause tibétaine », répète-t-il. Tenzin veut croire que les Tibétains en exil se rendront en masse aux urnes. Au premier tour, le taux d’abstention était descendu à 40%.

Delphine LEGOUTE, à Dharamsala

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