Homosexualité: l’Inde prête à sortir du placard

Deux ans après la décision de la Haute cour de Delhi de dépénaliser l’homosexualité, la communauté gay indienne s’organise. Alors que les homos gagnent en visibilité dans les médias, certains n’hésitent plus à vivre ouvertement leur différence.

Gay pride à Delhi (droits réservés)

« On se fait la bise ? ». S’il n’avait pas la peau mate caractéristique des Indiens, Anurag, 28 ans, pourrait passer pour un jeune gay européen. Petit, fin, élégant, il porte un polo Lacoste noir, au col soigneusement relevé, et des chaussures de villes brillantes. A peine les présentations terminées, Anurag nous emmène dans un bar branché de Defense colony, le quartier chic de Delhi. Aucune trace de Lhassi, de naan ou de chicken curry au menu. Ici les jeunes indiens -homos ou hétéros- enchainent les pintes de bière et se régalent avec des pizzas calzone. « Mon histoire est loin d’être représentative de la situation des gays en Inde » prévient immédiatement Anurag. Et pour cause, le jeune homme vit librement son homosexualité depuis cinq ans. Une situation rare dans un pays où le sujet reste encore un tabou très fort, et où la majorité des gays n’acceptent pas leur différence. « Pratiquement tous mes amis, ma famille, sont au courant et le vivent relativement bien, j’ai de la chance».

Après avoir avalé quelques gorgées de Kingfisher, la bière indienne, Anurag s’engage dans le récit de son parcours. Originaire d’un village de campagne près de Delhi, il connait depuis ses 12 ans sa préférence pour les garçons. Il décide à 18 ans de partir faire ses études à Delhi, pour vivre sa sexualité librement. « D’une façon générale en Inde, pour exprimer une singularité qu’elle qu’elle soit, vous devez fuir votre milieu d’origine » analyse Anurag. Internet joue un rôle important dans l’initiation du jeune homme. Il commence à rencontrer des garçons sur le site de drague Indiatimes.com. « Lors de ma première visite sur ce site, mes mains tremblaient tellement que je n’arrivais pas à taper sur mon clavier », se souvient -t- il. A l’époque Anurag recherche uniquement des partenaires sexuels, «  l’idée d’avoir une relation sentimentale avec un garçon ne me paraissait pas imaginable ». Il fait son coming-out auprès de sa mère à 21 ans. « C’était épouvantable, elle ne m’a plus parlé pendant une semaine ». Aujourd’hui, la situation s’est détendue, même si Anurag ne parle jamais de sa vie intime à ses parents.

Le jeune homme l’assure, son émancipation a été facilitée par son appartenance à un milieu favorisé; sa famille est brahmane, riche. « Les choses auraient été dix fois plus compliquées si je venais d’une caste ou d’une classe inférieure. Les familles aisées en Inde ont un mode de vie beaucoup plus occidentalisé, avec un accès plus important aux médias, à internet. Et puis dans les classes supérieures, il existe moins de dépendance financière entre parents et enfants».

Le « tournant » du 2 juillet 2009

Des parcours comme ceux d’Anurag, l’Inde en connaîtra de plus en plus ces prochaines années. La décision du Conseil constitutionnel de New Delhi a été un tournant décisif vers une plus grande tolérance de la société vis à vis des gays. Le 2 juillet 2009, Le tribunal a jugé que le passage du code pénal indien qui criminalise les rapports sexuels entre personnes consentantes du même sexe portait atteinte aux droits fondamentaux. Une victoire juridique décisive, obtenue notamment grâce au combat du groupe d’avocats militants lawyer’s associate.

« Il y a réellement eu un avant et un après » analyse Dipriye, militant homo originaire de Bombay. Il poursuit: « tout d’un coup, les Indiens se sont rendus compte que l’homosexualité existait. La visibilité des homos dans les médias a explosé. Certains journaux très lus comme Times of India, le Hindustan Times ou Tehelka peuvent même être considérés maintenant « gay-friendly ».

Et la visibilité progressive des gays ne s’est pas arrêtée pas aux grands médias traditionnels. L’Inde a vu se multiplier ces deux dernières années les titres de presse destinés à la communauté gay et lesbienne. Le journal en ligne The queer chronicle par exemple, lancé dans la foulée du jugement de 2001, revendique des milliers de lecteurs dans plus de vingts pays . « Mon but était de faire en sorte de rassembler la communauté» explique son fondateur, Keith. J’ai choisi de publier mon journal sur internet pour pouvoir passer outre la censure, mais aussi pour que sa lecture soit rendue plus accessible au plus grand nombre ». Keith se félicite de recevoir régulièrement des lettres de remerciement de jeunes gays : « certains m’avouent avoir osé faire leur coming-out grâce à la lecture de The Queer chronicle ».

Désormais, les homos ont leur magazine, leur gay pride (la première a eu lieu en 2008 dans plusieurs grandes villes). Prochaine étape, le mariage et l’adoption ? « C’est encore beaucoup trop tôt » assure Dipriye. « Il faut laisser le temps au pays de s’habituer à notre différence. ».

Gaspard DHELLEMMES

About admin