J’irai dîner chez vous !

La famille Rawat nous invite à dîner. (Fleur MARTINSSE)

A New Delhi, il n’est pas rare de se faire accoster par des Indiens, mais rares sont les étrangers qui se font carrément inviter à dîner. Nous avons eu cette chance.

Tel un gigantesque phare, le grand minaret de Qtub minar se dresse au dessus du brouhaha et de l’agitation grouillante de New Delhi. Nous flânons à ses pieds, trop heureux de pouvoir jouer les touristes le temps d’un dimanche après-midi. Drapée d’un étincelant saree vert émeraude, une mama indienne nous accoste. Un grain de sel sur sa chevelure d’ébène se mélange au rouge du tilak, signe qu’elle est une femme mariée. Elle s’appelle Gulshan (« Bouquet de fleurs », en hindi). Son mari, Prakash, et ses deux enfants, Rakesh et Minakshi, jouent les paparazzis. Encore un de ces moments gênants où les Indiens s’extasient devant des étrangers occidentaux en leur demandant de prendre la pose, pensons-nous. Mais quelques paroles suffisent à transformer cette banale séance photo en un instant inoubliable. Ils nous invitent à dîner chez eux, en famille. « C’est le destin », sourit Gulshan, pour qui cette rencontre fortuite ne doit rien au hasard. « Vous savez, c’est très petit chez moi. Mais j’ai un grand cœur ! », prévient-elle. Enthousiastes, nous accompagnons nos hôtes vers la sortie du site touristique.

Gulshan nous fait tous monter dans un rickshaw, sauf Marie-Pia, qui préfère faire le trajet en moto avec Rakesh. Après un périlleux slalom à cent à l’heure sur les routes de Delhi, sans casque – normal -, elle jurera que « cela ne se reproduira plus. Jamais. » Minakshi, alias Minou, ne partage pas son effroi : « T’as eu peur, toi ? C’était génial pourtant !»

Nous voilà arrivés à bon port, au milieu de quatre modestes barres d’immeubles, dans le quartier de Green Park. En attendant les parents, restés à la traîne sur une autre moto, Rakesh dispose un banc au milieu de la cour pour que nous puissions nous asseoir. C’est l’occasion de parler de leurs études. Meenakshi, 16 ans, est encore au lycée. D’ailleurs, il faudrait qu’on l’aide à réviser ses cours d’économie. En échange, elle nous apprendra l’hindi. Marché conclu. Quant à Rakesh, 18 ans, il est à l’université, en Lettres, mais sa véritable passion, c’est l’informatique. La preuve : c’est lui qui a assemblé son propre ordi…

A quatre dans 20 m²

Les parents arrivent et nous conduisent au 1er étage. Nous retirons nos chaussures avant de franchir le seuil de ce petit appartement de 20 m², pas plus grand que nos petits studios d’étudiants à Paris. Des tas d’habits et de journaux encombrent l’entrée, qui donne directement sur la cuisine. Dans le salon, la décoration est plutôt traditionnelle, des icônes de Krishna et un poster de l’Himalaya ornent les murs. Les bibelots s’accumulent sur les étagères, une montagne de médicaments envahit la table basse. Au milieu de ce petit capharnaüm, un ordinateur, certes obsolète, et une grande télévision nous rappellent que nous sommes dans la « middle class » (classe moyenne). Le confort reste pourtant minime : pas de chambre et un seul lit. « Nous dormons par terre, moi et mon mari, on laisse le lit à nos enfants. C’était un deuxième lit ou la table pour l’ordinateur ! »

Gulshan est fille de militaire et a reçu une éducation dont elle est très fière. Elle parle un anglais parfait et critique l’ignorance de ces voisins. « Je ne discute pas beaucoup avec eux, dit-elle. Ils ne parlent même pas l’anglais ! Vous imaginez ? » Aujourd’hui mère au foyer, elle s’efforce de transmettre son héritage à ses enfants : « Nous n’avons pas beaucoup d’argent, mais l’essentiel pour moi, c’est l’éducation. Et l’amour. »

Dans ses jeunes années, Monsieur Rawat a joué dans les films Bollywood... (Fleur MARTINSSE)

L’heure du dîner approchant, Gulshan part en cuisine pour préparer le repas. Elle nous fait sentir chacune des épices avant d’assaisonner les plats. Nous insistons pour l’aider et nous nous retrouvons, assis sur le tapis, à éplucher des pommes de terre avec nos ongles. La corvée terminée, Prakash sort les albums photos et nous révèle son passé d’acteur bollywoodien. Sur un cliché en noir et blanc, il pose en sari au bras d’un homme. « Je jouais le rôle d’une femme ! », raconte-t-il, hilare.

En attendant les chapatis (galettes à la pomme de terre), Meenakshi nous apprend qu’elle fait de la danse indienne. Nous la supplions de nous apprendre quelques pas. Et nous voilà partis pour une chorégraphie enflammée, sous les yeux amusés des parents, le tout filmé par Rakesh et Benoît.

« Je ne vous oublierai jamais »

« Allez, à table ! » Gulshan arrive, des plateaux plein les bras. On dispose au pied du lit la viande, le riz et les carottes que Meenakshi vient d’acheter exprès pour nous . « Ne nous attendez pas ! Mangez tant que c’est chaud ! » Comme il n’y a pas assez de place, nous mangerons seulement avec le père. Le reste de la famille attendra notre départ.

C’est le ventre plein et les papilles ravies que nous quittons l’appartement. Toute la famille nous accompagne jusqu’au rickshaw, sauf Meenakshi qui nous crie « Au revoir ! » par la fenêtre. Nous échangeons nos numéros et nos adresses. « Je ne vous oublierai jamais », nous dit Gulshan, les larmes aux yeux. Elle nous sert dans ses bras, tandis que Prakash sert nos mains à l’intérieur des siennes. Rakesh, quant à lui, promet à Marie-Pia, sa nouvelle « girlfriend », qu’il ira bientôt la voir à Paris.

Marie-Pia RIEUBLANC, Fleur MARTINSSE et Benoît TOUSSAINT

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