Au Jharkhand, la corruption gangrène le développement rural

La Loi de « garantie d’emploi rural » était le projet phare du gouvernement indien. Elle devait endiguer la pauvreté massive des régions oubliées par le « miracle » économique. Mais la corruption ronge ce programme. Et les paysans prennent les armes. Reportage dans l’Etat du Jharkhand.

(Photo : Christophe PAYET)

Dans la poussière soulevée par les 4×4, ils sont une dizaine à creuser la terre. Les uns piochent. D’autres portent les seaux de gravats sur leur tête. Tout au long de la route, la scène se répète. Les ouvriers semblent creuser pour creuser, sans relâche, sans véritable logique. Dans l’Etat du Jharkhand, au coeur de l’Inde tribale, la finalité de ces travaux n’est jamais vraiment évidente. Le trajet de la ville de Daltonganj jusqu’au district agricole de Latehar est ponctué par ces chantiers improbables. Ces paysans locaux travaillent grâce au programme de développement rural NREGA (National rural employment guarantee act). Le gouvernement garantit et finance ainsi une durée minimale d’emploi pour les plus démunis. La Loi, passée en 2005, est un pilier de la lutte contre la pauvreté en Inde. La plupart de ces ouvriers ne verront pourtant jamais une roupie de leur salaire.

Des images simples permettent d'expliquer leurs droits aux paysans (Christophe PAYET

Habitent ici des tribus, parmi les premières à avoir peuplé l’Inde. Ces aborigènes sont agriculteurs à mi-temps : le reste de l’année, certains partent dans l’Etat voisin du Bihar comme ouvriers saisonniers pour récolter du riz. Les autres restent sans ressources. Ils sont illettrés. A Latehar, James Herenj anime un petit bureau pour leur faire connaître leurs droits. Assis par terre, sur un tapis, il apprend à l’un d’eux les démarches à effectuer pour réclamer une carte de travail. Sur les murs bleus de la petite maison, des affiches informent les paysans avec des dessins simples : « Si tu n’as pas de travail après 15 jours, tu dois recevoir de l’argent », explique un petit oiseau. Le NREGA garantie en effet 100 jours de travail par an aux plus pauvres. A défaut d’emploi, une indemnité doit leur être accordée dans les quinze jours suivant la demande de travail. Cette année, 8,8 milliards de dollars (7,5 milliards d’euros) sont alloués au plus vaste programme de ce type dans le monde.

Un principe bafoué par le mépris de l’administration pour les classes défavorisées. « Quand les paysans s’enrôlent pour bénéficier des 100 jours de travail, l’administration ne leur donne jamais de justificatif, se désole James Herenj. S’il n’y a pas de preuve de la demande d’emploi, le mécanisme ne peut pas fonctionner. » Un problème de rapports de classe : « La plupart des agents administratifs se considèrent comme supérieurs, ils pensent que cela réduit leur prestige d’écouter les pauvres », ajoute-t-il.

« Ils ont menacé de tuer mon mari »

Une fois la carte de travail en poche, des entreprises de travaux – appelées « contractors » -, sont tenues d’employer les nouveaux ouvriers avec les sommes versées par le gouvernement. Entre eux et l’administration, des intermédiaires se chargent de répartir les postes. Mais à chaque échelon, une somme est prélevée sur le maigre salaire des travailleurs.

Une femme de Latehar parle avec amertume de son expérience : « J’ai travaillé 12 jours dans un bassin de récupération des eaux à des dizaines kilomètres de chez moi. » Elle devait nourrir les sept membres de sa famille. Ses yeux noirs montrent la douleur. Sa voix exprime la colère. « Nous étions 22 ouvriers. Nous n’avons jamais touché notre argent. L’entreprise nous a demandé de dire à l’administration que nous avions bien tout reçu. Ils nous ont menacés. Ils ont dit qu’ils allaient tuer mon mari. » Dans les villages alentours, les travailleurs ont le même discours. Quand ils ont eu la chance de percevoir un salaire, celui-ci était réduit d’au moins 30 %. De tels récits, il y en a des centaines dans le Jharkhand, comme dans toute l’Inde rurale.

Jean Drèze dénonce « une véritable mafia »

L’économiste d’origine belge Jean Drèze est membre du Conseil national consultatif, une initiative de Sonia Gandhi, la présidente du Parti du congrès au pouvoir. Il est l’un des inspirateurs du programme NREGA. Quand il ne passe pas son temps à influencer les décisions, Jean Drèze est ici, à Latehar, auprès de ceux qu’il veut aider. En observant l’un des nombreux chantiers qui jalonnent la route, il dénonce sans ménagement « une véritable mafia qui s’est installée autour du NREGA ». De village en village, il interroge les paysans pour comprendre et évaluer la réalité du terrain. Ce Belge, naturalisé indien il y a trente ans, a su gagner la confiance des habitants de la région .

Les travaux financés par le NREGA sont censés endiguer la pauvreté massive de l'Inde rurale. (Christophe PAYET)

Les entreprises financées par New Delhi ne prennent parfois même pas la peine d’entamer les chantiers. L’argent des salaires peut être versé directement aux ouvriers sur des comptes bancaires ou postaux. Mais d’après James Herenj, ces derniers ne sachant ni lire ni écrire, les entrepreneurs ouvrent de faux comptes à leurs noms. Et se font ainsi transférer l’argent, sans scrupule, en laissant au passage 2 à 3 % de commission aux agents postaux.

Dans le village de Jerua, un activiste a été tué pour avoir dénoncé la corruption. B.K. Sinha, Secrétaire du ministère du dévelopement rural s’est déplacé pour l’occasion. Il est entouré de dizaines de paramilitaires des forces spéciales antimaoïstes, les visages masqués et armés de fusils d’assaut. En charge de l’application du NREGA, B.K. Sinha se veut rassurant : « Nous ne resterons pas des spectateurs silencieux face à cette corruption. Nous allons prendre en compte toutes nos erreurs. » L’administration, soucieuse de favoriser l’essor économique des entreprises, ferme les yeux sur ces pratiques rendues courantes. Elle encourage même les entreprises à s’implanter au mépris des paysans.

Avec la complicité des autorités, les entreprises exploitantes ne tardent pas à se considérer propriétaires des terres. « La plupart des travaux sont néanmoins illégaux : ils auraient dû être fait avec l’accord des Panchayats (conseils de villages). Mais, dans certaines zones, il n’y a plus d’élections depuis des années. Et les entreprises en profitent », dénonce Jean Drèze. Le Jharkhand est l’un des Etats disposant des plus importantes ressources minières du pays. A quelques centaines de kilomètres, de grandes compagnies se sont déjà implantées, malgré de violents conflits avec les paysans. Nombre d’entre eux subissent à Latehar la répression policière pour avoir osé récolter sur leurs terres. Tous craignent la police. « Ce sont ces exactions qui poussent certains paysans à rejoindre les maoïstes », analyse Jean Drèze.

Les paysans pris entre deux feux

Ces injustices avérées amplifient le malaise d’une région déjà en proie à l’instabilité. La Jhakhand est l’un des Etats indiens, avec le Chhattisgarh, les plus touchés par la présence d’une violente guérilla maoïste. A partir du moment où les paysans prennent conscience de leurs droits, ils se mobilisent. Certains ont essayé de manifester devant les administrations locaux. Avec pour conséquence une répression accrue. Pour James Hereng, « le plus grand problème actuellement est que les pauvres ne savent pas comment agir pour réclamer justice. »

Le gouvernement indien a mis en place des unités spéciales paramilitaires pour lutter contre la guérilla maoïste. (Christophe PAYET) Les insurgés maoïstes, appelés les Naxalites (du nom du village de Naxalbari où une première révolte paysanne eu lieu en 1967), sont les seuls à entendre leurs complaintes. Présents dans un tiers des districts indiens, ils contrôlent certaines régions où l'armée ne s'aventure même plus. La guerre entre rebelles maoïstes et forces gouvernementales a fait 1169 morts en 2010. Leur popularité auprès des paysans se nourrit de la dénonciation de la corruption et des expropriations.

Mais, à Latehar comme ailleurs, le silence est généralement la règle. Quand certains osent évoquer la guérilla, les visages expriment la peur. De la police, mais aussi des rebelles. Jean Drèze, avec son air paisible et rassurant, collecte souvent de tels témoignages : « Les paysans sont pris entre les deux. La journée, la police vient les interroger sur les guérilleros. La nuit, les maoïstes viennent demander pourquoi ils ont parlé à la police. C’est un cercle sans fin. »

Pour Shoma Chaudhury, rédactrice en chef du magazine d’investigation Tehelka et spécialiste des naxalites, la rébellion soulève les véritables problématiques de l’Inde contemporaine. Leur violence ne peut être cautionnée, mais doit être comprise. « Ils sont les seuls à représenter les tribus et les masses populaires. Il y a une famine dans ce pays. On n’offre pas de travail à ces gens. On les expulse de leurs terres et de leurs forêts. Les maoïstes viennent et leurs mettent une arme entre les mains en leur disant : « Résiste ! » » Alors les paysans résistent.

Christophe PAYET, au Jharkhand

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