La dot, pire ennemie des Indiennes

Interdit en Inde depuis cinquante ans, le système de la dot est pourtant pratiqué dans toutes les castes et tous les milieux. Avec des conséquences dramatiques : harcèlement moral, humiliations et violences physiques.

Près de 100 femmes sont assassinées par leur belle-famille chaque semaine. (Colin FOLLIOT)

A Chennaï, Sushila, 28 ans, s’est immolée par le feu le mois dernier. Comme de nombreuses indiennes, elle ne supportait plus les mauvais traitements que lui infligeaient son mari et sa belle-famille. Harcelées, battues, parfois violées, certaines épouses connaissent un véritable enfer après leur mariage, le plus souvent « arrangé ». La principale responsable de ces violences : la dot. Le jour des noces, la famille de la mariée offre à la belle-famille une somme, qui varie selon le milieu d’origine, la région. Il ne s’agit pas toujours d’argent. Plus souvent, ce sont des objets de valeurs, signes de progrès social : bijoux, voitures, réfrigérateurs, motos, vêtements. Les bijoux destinés à la mariée sont aussi bien souvent confisqués par la belle-famille sous prétexte de les mettre en sécurité.

« Depuis que la télévision est arrivée dans les foyers indiens, les familles se montrent de plus en plus gourmandes », explique une journaliste de Tehelka, un magazine indien. Les classes moyennes veulent elles aussi accéder à cette société de consommation qu’on leur présente sur le petit écran. Plus grave, le marché initial est rarement respecté, les belles-familles n’hésitant pas à multiplier les exigences bien après le mariage. Un appât du gain qui fait des ravages. Les « dowry deaths » (meurtres liés à la dot), comme on les appelle en Inde, ont augmenté de 14% depuis 1998.

Loi du silence

Dans ce pays où les saris amples peuvent prendre feu à tout instant au contact des fourneaux, ces meurtres sont souvent maquillés en accidents de cuisine. La pratique est si courante qu’on lui a associée un terme : les « saris brûlés ». Selon Amnesty International, près de 100 femmes en sont victimes chaque semaine en Inde. Les médecins du service des grands brûlés de l’hôpital de Chennaï estiment que ces assassinats par le feu surviennent dans les cinq années qui suivent le mariage. Une fois veufs, les hommes peuvent prétendre à une autre épouse et, surtout, à une nouvelle dot.

Les affaires de « saris brûlés » sont rarement élucidées. Par manque d’intérêt de la police mais aussi par défaut de plaintes. De même, rares sont les femmes qui osent poursuivre leur mari en justice pour violences conjugales. La question est encore taboue et, dans la plupart des foyers, la loi du silence prime. La honte rend les femmes mutiques : « Elles n’imaginent pas que nombre d’entre elles connaissent le même sort », confie Ratna, qui travaille à Jagori, une association de défense des femmes.

Celles qui osent parler vont rarement jusqu’au bout de la procédure. En effet, la police privilégie toujours la conciliation au procès et, bien souvent, les femmes battues reviennent dans leur belle-famille avec pour seule consolation la promesse – de leur mari – de ne plus être frappées. Une promesse rarement tenue. Lorsque Safiya, 43 ans, a voulu dénoncer le harcèlement qu’elle subissait, la police a refusé d’enregistrer sa plainte. Et même sa propre famille l’a rejetée pour avoir tenté de s’élever contre l’ordre social établi…

L’honneur avant tout

Pour celles qui ne savent plus où aller, il reste toujours un recours : frapper à la porte d’une association. Jagori a mis en place une ligne d’écoute et une aide juridique pour soutenir les femmes qui veulent porter plainte contre leur mari. « Mais seule une infime minorité vient nous voir, précise Ratna. Ce sont celles qui sont au bout du rouleau, qui n’ont plus rien à perdre. » 60% d’entre elles sont issues d’un milieu rural. Car « dans les classes aisées, le poids des traditions est encore plus fort ». Les femmes éduquées ne veulent pas prendre le risque de dénoncer leur mari. Pour elles, l’honneur de leur famille passe avant tout.

Manjula, journaliste chez Téhelka, raconte que, lorsqu’elle est arrivée dans sa belle-famille, on l’a appelée « bahu », c’est-à-dire « belle-fille ». Après la naissance de son fils, elle est devenue « Jamal ki maa », « mère de Jamal ». Maintenant que son fils s’apprête à se marier, sera-t-elle autoritaire avec sa belle-fille ? « C’est un mariage d’amour, ça n’a rien à voir », rétorque-t-elle. Un argument solide, même si de tels mariages sont encore des exceptions. Pour les futures épouses, pourtant, ils représentent un espoir d’échapper à un destin douloureux sinon tragique.

Tiphaine DE ROCQUIGNY et Elena LE RUNIGO

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