Le microcrédit indien se cherche un avenir

Toute la microfinance indienne était réunie à New Delhi, les 15 et 16 mars, pour trouver une issue à la crise que traverse actuellement la filière. L’enjeu est de taille : il s’agit pour les entreprises du secteur d’éviter que l’État central ne vote une loi trop coercitive.

Le président de Sa Dhan a invité les organisations de microcrédit à adopter un code de conduite pour une meilleur protection des clients

D’intenses tractations agitaient la capitale indienne ces deux derniers jours, à l’occasion de la conférence nationale sur le microcrédit. Ce sommet de crise réunissait les plus hautes autorités financières, politiques et associatives afin de tenter de sauver la filière, entachée par une série de scandales. Le Bangladais Mohammed Yunus, l’inventeur de la microfinance, n’a finalement pas présidé l’évènement. Et pour cause ! Le prix Nobel de la paix 2006 a été récemment évincé de sa propre organisation, la Grameen Bank, par la Banque centrale du Bangladesh. Tout un symbole : les temps ont changé et les têtes commencent à tomber. « Le microcrédit doit se redécouvrir », a d’ailleurs déclaré à la tribune R. Subrhmanayam, membre du gouvernement de l’Andrah Pradesh, État du sud qui concentre 30% des micro-prêts du pays.

« L’Etat central doit éditer des règles claires pour tout le monde »

Dans les couloirs du luxueux hôtel Ashok, les conciliabules inquiets allaient bon train, en marge des débats qui se tenaient dans l’immense salle réservée pour la conférence. Avec 27 millions de clients, les 264 instituts de microcrédit (MFI) du pays sont devenus des acteurs incontournables de l’économie indienne. Mais depuis six mois, ces anciennes ONG devenues des entreprises à vocation commerciale sont critiquées de toutes parts, accusée d’avoir poussée au suicide plusieurs dizaines de femmes surendettées.

Taux d’intérêts trop élevés, marges exorbitantes, méthodes de recouvrement brutales : ceux qui étaient portés aux nues il y a encore quelques années sont aujourd’hui soupçonnées de rechercher le profit à tous prix. De nombreuses sociétés ont déjà fait faillite et la réputation de tout le secteur est ébranlée. Certains responsables politiques locaux n’ont pas hésité à arpenter les rues, mégaphone à la main, pour appeler la population à ne pas rembourser les emprunts. « Du populisme », dénonce Vijay Mahajan, fondateur de la première MFI indienne.

Les questions de l’auditoire n’ont pas ménagé les intervenants

Soucieux de mettre fin aux dérives, l’Etat peaufine actuellement une législation pour mettre fin au statu quo. « L’Etat central doit éditer des règles claires pour tout le monde », estime Manab Chakraborty, président fondateur de Mimo Finance, un IMF basé dans l’Etat himalayen de l’Uttarakhand qui compte près de 90 000 clients. Pas question toutefois pour la microfinance d’accepter des règles trop contraignantes. A la tribune, de nombreux intervenants ont d’ailleurs plaidé pour une autorégulation du secteur.

Les MFI soucieux de garder les mains libres

En 2006, Sa-Dhan avait édité un code de bonne conduite à destination de ses membres. Cette importante plateforme qui regroupe de nombreux MFI et des ONG insiste sur la transparence, la formation des personnels et l’accompagnement des emprunteurs. Les récents scandales en Andrah Pradesh prouvent cependant que ce code n’a pas été suivi par tous les membres de Sa-Dhan, loin de là.

Aujourd’hui, la microfinance semble surtout soucieuse de montrer sa bonne volonté à l’État central pour garder les mains libres sur ses activités. Dans de nombreux autres pays, cette activité a connu des difficultés similaires. « L’Inde n’est pas un cas isolé, mais ce pays concentre le plus d’exemples extrêmes », a concédé Gregory Chen, porte-parole régional de l’organisation CGAP. Si les IMF veulent bénéficier d’un statut particulier, ils devront désormais faire la preuve qu’ils ont d’autres motivations que le seul appât du gain. L’avenir dira s’ils sont prêts à investir les moyens, financiers et humains, pour redevenir de véritables acteurs du développement.

Célia LEBUR et Benoît TOUSSAINT, de New Delhi

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