Les craintes et les espoirs des fidèles du Dalaï Lama

A Dharamsala, la décision du Dalaï Lama de se retirer des affaires politiques nourrit l’inquiétude comme l’espoir. Si les députés du Parlement tibétain en exil ont quelques réticences à voir partir leur chef historique, les jeunes générations voient là l’opportunité de s’affirmer. Enquête sur place.

A Dharamsala, les prochaines élections mettent la communauté tibétaine en effervescence. (Pierre RIGO)

Une étrange atmosphère flotte, ce mardi 15 mars, autour des bâtiments aux toits verts qui surplombent Dharamsala. Journalistes et fonctionnaires sont dans l’expectative. Dans le petit village politique qui abrite le gouvernement tibétain en exil, où les ministères se succèdent en enfilade, tous les esprits sont tournés vers l’enceinte du Parlement. A l’intérieur, les députés et les membres du gouvernement sont enfermés à huis clos. Là se joue peut-être l’un des évènements politiques les plus importants de l’histoire du peuple tibétain. La veille, le Dalaï Lama a transmis à l’Assemblée un long discours dans lequel il demande aux députés de voter « tous les amendements nécessaires […] durant cette session afin que je sois complètement relevé de mon autorité [politique] ».

Si ce retrait du quatorzième Dalai Lama n’est pas une surprise, il embarrasse malgré tout les parlementaires. Beaucoup sont réticents à l’idée d’être abandonnés par leur guide historique, après quatre siècles durant lesquels il fut à la fois le chef politique et spirituel de son peuple.

« Deux vérités qui coexistent »

Sur la place séparant le Parlement des ministères, vers midi, les journalistes attendent le dénouement dans un marasme perplexe. Soudain, c’est la cohue. La séance est levée pour la pause déjeuner. « Treize d’entre nous se sont pour l’instant exprimés sur la question, relate Dawa Tsering, l’un des députés. La plupart estime que Sa Sainteté ne devrait pas se retirer. Nous craignons que le dialogue avec la Chine ne pâtisse de son départ. »

Thupten Phelgye, un autre élu, traduit bien tout l’embarras de ses collègues : ils ne veulent pas du départ de leur chef vénéré mais n’osent paradoxalement pas contredire son désir de retrait. « Je suis d’accord avec absolument toutes les paroles du Dalaï Lama. En même temps, je me dois de relayer fidèlement ce que pense le peuple. Et les Tibétains voudraient que Sa Sainteté reconsidère sa décision. Il y a donc ces deux vérités qui coexistent », conclut le moine-député, fier de sa pirouette.

« Aucun homme comme lui »

A l’instar de Dawa Tsering, Thupten Phelgye craint que la cause tibétaine ne perde en visibilité dans le monde en cas de retrait du Dalaï Lama. Et lorsqu’on lui demande s’il pense que le prochain Premier ministre sera capable d’assurer la relève, sa réponse est un « non » catégorique. Pour l’heure, les débats parlementaires se poursuivent, sous les yeux du gouvernement qui, lui, soutient sagement la demande du Dalaï Lama. Le plus probable est que l’Assemblée lui demande de reconsidérer sa décision, afin de retarder son départ, redouté et regretté. « Il n’existe aucun autre homme comme lui », assure Thupten Phelgye.

Les Tibétains n'osent pas remettre en cause le choix du Dalaï Lama. (Hélène RENAUX

A l’inverse, certains jeunes Tibétains voient le départ du Dalaï Lama comme une opportunité. « Son retrait politique sera enfin l’occasion pour nos représentants de prendre leurs responsabilités. Ils devront décider et non plus se fier uniquement à son avis. » Namkhen a 23 ans, il est né au Tibet et a traversé l’Himalaya à l’âge de 13 ans pour arriver à Dharamsala. Aujourd’hui, il regrette l’absence d’avancée :  « Je ne vois pas les choses évoluer pour mes parents et mes amis qui sont restés là-bas. » Sans renier l’héritage politique du Dalaï-lama, il se réjouit de la brèche que son départ a ouvert.

« Si j’étais Premier ministre, je demanderais immédiatement l’indépendance de mon pays. Il l’était avant 1959 et doit le redevenir », lâche-t-il. L’indépendance, c’est justement la revendication du Tibetan Youth Congress (TYC), une influente ONG indépendantiste, considérée par Pékin comme une organisation terroriste. « Un Premier ministre porté par la jeune génération tibétaine pourra changer la donne », estime son président, Tsewhang Rigzin, un trentenaire glacial à l’accent très américain.

« A nous de continuer »

A l’instar de leurs députés, tous les jeunes ne partagent pas le même idéal. Les partisans de l’autonomie, position soutenue par le Dalaï Lama, ne se retrouvent pas dans l’opiniâtreté du TYC. Pourtant, près de 30 000 exilés soutiennent la radicalité de leurs objectifs indépendantistes. C’est cette distinction qui cristallise, à la veille des élections, la division des jeunes tibétains.

Dhondup est confiant dans l'avenir politique sans le Dalai Lama. (Pierre RIGO)

Distributeur de tracts électoraux, Dhondup se range derrière son leader autonomiste. Dans le QG de campagne – deux ordinateurs et un amas plus ou moins ordonné d’affiches et de prospectus -, ce jeune à la conscience politique aiguë se réjouit discrètement de la décision du Dalaï Lama : « Il a compris que nous étions prêts. » « A nous maintenant de continuer dans la voie qu’il a tracée », ajoute-t-il, sans se rendre compte de la contradiction.

Les jeunes générations sont néanmoins plus déterminées que leurs aînés à ce qu’un changement intervienne. « Il est certain qu’ils seront à l’origine d’une nouvelle position par rapport au Tibet », avance, confiant, Yeshe Choesang rédacteur en chef du site Tibetpost.com. « Mais sans remettre en cause l’héritage non-violent de leur guide spirituel », nuance-t-il.

La jeunesse dispose en tous cas de plus de moyens de faire valoir sa cause. Elle a étudié, utilise les réseaux sociaux et commence à apprendre le Chinois. Le 20 mars prochain, toute la communauté tibétaine devra se choisir un Premier ministre aux pouvoirs politiques élargis. Il aura la lourde responsabilité de ne pas décevoir les espoirs des plus jeunes.

Vincent LUCCHESE et Pierre RIGO, à Dharamsala

About admin