L’immense pharmacie low-cost de l’Inde

Le plus grand marché pharmaceutique d’Asie ressemble à un bazar indien : ce sont les ruelles enchevêtrées de Bhagirath Palace, où les médicaments – génériques ou faux - s’achètent en gros.

A l’entrée des boutiques, les médicaments s’entassent comme des paquets de bonbons. (Juliette DROZ)

Devant chaque devanture, les clients jouent des coudes pour accéder au comptoir. Les billets passent de main en main. Et tout le monde repart avec son petit sachet. A priori, un bazar ordinaire d’Old Delhi. Sauf qu’à Bhagirath Palace, on ne vend ni pashminas, ni épices – mais des médicaments.

« C’est le plus grand marché pharmaceutique de toute l’Asie, indique Hitesh Sabherwal, le jeune gérant d’une boutique. Ici, 70 % des médicaments sont génériques. » Moins cher que l’Europe, mieux organisé que le reste de l’Asie, le marché indien défie toute concurrence. « On se fournit en Chine, mais seulement pour les matières premières », précise le revendeur.

Nasin (1) se fraie un chemin entre les porteurs de cartons et les rickshaw frappés d’une croix médicale. Dans sa main droite, un sac plastique gonflé de pilules et d’outils médicaux : « Du matériel chirurgical, des médicaments brevetés et des génériques, décrit-il. Je ne les achète pas cher et je les revends dans mon magasin du sud de Delhi. » Des vendeurs plus ou moins louches aux médecins et aux pharmaciens, Bhagirath Palace fournit tout le monde. Parfois au-delà des frontières de l’Inde.

De Dubaï à Lagos

« J’ai des clients dans le monde entier », se félicite Jitender Sareen, en comptant les liasses de billets dans son arrière boutique. Producteur, revendeur et exportateur de matériel chirurgical, le patron de Sareen Surgical possède un autre magasin et deux usines à Delhi. De Dubaï à Madrid, ses produits s’exportent partout. « Le matériel part en Suisse, puis dans le reste de l’Europe, explique-t-il. En Allemagne, un de mes revendeurs les distribue dans toute l’Afrique. » Méfiant, il préfère taire son nom : « That’s business secret. »

Toute la journée, les cargaisons de médicaments circulent dans les rues de Bhagirath Palace. (Juliette DROZ)

Entre les piles de cartons et les sacs remplis de pilules multicolores, trois japonais avancent d’un pays décidé. Manifestement, ils connaissent le chemin. « Nous venons acheter des médicaments », reconnaît l’un d’entre eux. Pas question d’en dire plus. Ils s’engouffrent illico dans la boutique la plus proche.

« Ici, une tablette d’antibiotiques coûte une roupie – 200 fois moins qu’aux Etats-Unis », souligne Hitesh Sabherwal. Des prix imbattables car les médicaments proviennent tous de l’Himachal Pradesh, une zone détaxée du nord-ouest du pays. Hitesh n’exporte pas, mais il y pense : « N’importe quel revendeur peut obtenir une licence. »

« Les produits sont faux »

A même le sol, les cargaisons de médicaments côtoient les flaques d’eau croupie et les bottes de paille. Quelques singes se balancent au-dessus d’une boutique d’antibiotiques. « Tout est contrôlé, assure le jeune commerçant. Nous devons respecter des normes sanitaires fixées par le gouvernement. »

Dans une rue adjacente, Rajo donne un autre son de cloche : « Tout le monde sait que les produits sont faux. » Accoudé au comptoir de sa boutique de produits protéinés, le jeune homme parle à mots couverts. L’air tendu, il surveille la rue du coin de l’œil. « Les produits sont modifiés mais les autorités ferment les yeux », révèle-t-il.

Tentaculaire, Bhagirath Palace est la pharmacie la moins chère du monde – et son marché pourrait bien s’étendre. « La nouvelle génération arrive », prophétise Jitender Sareen. Ses fils étudient le management à l’université. « Quand ils reprendront mon affaire, nous allons vendre dans le monde entier. »

Juliette DROZ et Corentin CHRETIEN

(1) le prénom a été changé

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