Shoma Chaudhury, portrait d’une journaliste influente

Shoma, dans une salle de la rédaction des locaux de Tehelka.com. (Agathe LAMBRET)

Elle a été sacrée cette année parmi « les 150 femmes les plus influentes du monde » par le magazine Newsweek. Rédactrice en chef de l’hebdo d’investigation Tehelka, Shoma Chaudhury est une journaliste redoutée.

« Voulez-vous du thé ou du café ? » Shoma Chaudhury nous accueille avec une chaleur très maîtrisée. Elle dégage une aura intimidante, répond à nos question de manière incisive et précise. Brushing des femmes chics de Delhi, apprêtée et élégante jusqu’au bout de ses ongles manucurés, Shoma reçoit dans son petit bureau du deuxième étage de la rédaction de Tehelka. Sur le mur, des photos la représentent radieuse, entourée de ses deux enfants. Elle a l’oeil qui frise à chacune de nos fautes d’anglais, les corrige avec une bienveillance de maîtresse d’école.

Avant d’être celle qui fait régulièrement trembler le gouvernement, c’est en tant que critique littéraire que Shoma Chaudaury a débuté dans le journalisme. Elle travaille alors pour des journaux à gros tirage comme India Today et Outlook. « J’ai aimé cette période, même si je réalise aujourd’hui que j’étais enfermée dans une tour d’ivoire, très éloignée de la réalité indienne. »

En 2000, lorsque son vieil ami d’université Tarun Tejpal lui propose de participer à la création du site internet Tehelka, elle accepte immédiatement. « J’étais excitée par la nouveauté du projet. A l’époque, peu d’Indiens étaient connectés à Internet, c’était un vrai challenge. » Elle continue de suivre l’actualité littéraire pour le compte du site : « J’étais très attachée à Tarun et à son projet, mais une partie de moi était assez insatisfaite, notamment parce que j’étais beaucoup moins lue qu’avant. »

« L’aventure Tehelka m’a fait devenir une femme »

Il faudra un déclic. En 2001, la révélation par Tehelka de l’affaire de corruption « Operation Westend » est un séisme politique et un bouleversement personnel pour la journaliste. Après sept mois d’enquête, le site révèle pour la première fois au grand jour le système de corruption qui gangrène les politiques au pouvoir : Bangaru Laxman, le chef du « Parti du peuple indien » (BJP, parti nationaliste hindou) alors aux commandes du pays, est filmé acceptant des pots-de-vin. De nombreux membres du gouvernement sont impliqués, le ministre de la Défense tombe.

Pour le magazine, c’est le début d’une lente descente aux enfers. Des journalistes de la rédaction sont intimidés par la police, les soutiens financiers du journal sont harcelés par la justice et désertent un à un. En 2003, exsangue financièrement, Tarun Tejpal met fin à l’aventure. « J’ai été choquée par cette violence et ces injustices : j’ai pu enfin ouvrir les yeux sur les faiblesses de la démocratie indienne. Car c’est dans la façon dont un gouvernement traite les contre-pouvoir, et notamment la presse, que l’on reconnaît la qualité d’une démocratie. » L’électrochoc métamorphose Shoma. « J’étais une petite fille, l’aventure Tehelka m’a fait devenir une femme. »

« Je viens d’un milieu privilégié, j’en ai conscience »

La « petite fille » avait grandi au Bengale Occidental, un Etat de l’Est de l’Inde. Ses parents, docteurs, habitent à l’époque une grande plantation de thé, vestige de l’empire colonial britannique. « Je viens d’un milieu privilégié, j’en ai conscience. » Aux antipodes du monde qu’elle défend aujourd’hui : les musulmans discriminés ou les groupes maoïstes qui mènent une guérilla depuis quarante ans contre le gouvernement. En mai dernier, ces rebelles provoquent la mort de 148 civils dans un attentat. Alors que la presse indienne est presque unanime pour dénoncer cet acte barbare, Shoma déclare dans une vidéo postée sur Tehelka.com : « La réelle question est celle de la justice. Il s’agit de comprendre la marginalisation des plus pauvres. »

Shoma embrasse la cause des sans voix, parfois à contre-courant. Un combat pour les plus pauvres, comme pour s’excuser d’avoir été si favorisée, d’avoir eu une jeunesse si heureuse. « J’étais droite et douée en cours. Mes parents avaient confiance en moi, ils m’ont laissée complètement libre de choisir ma voie. » La future critique étudie la littérature au très prestigieux Lady Shri Ram collège, de New Delhi. Mais elle refuse une trajectoire lisse et sans saveur… « J’ai toujours détesté les codes, c’est ce qui me différencie de mes parents. » L’étudiante a des envie d’ailleurs. « Tout ce que je savais, c’est que je voulais faire rêver, et avoir de l’influence. » Rien de moins.

Les voeux de la jeune femme sont exaucés. A la tête de la rédaction de Tehelka, relancé à partir de 2004 en version papier, Shoma est aujourd’hui une star du journalisme, saluée pour le courage de son engagement. « Elle est épatante, s’enthousiasme Ramesh Sharma, confrère de Tehelka. Elle sait sortir des sentiers battus, elle a du flair. Elle peut déceler une affaire explosive à la lecture d’un entrefilet. Les combats qu’elle mène n’ont rien de glamour. »

Ce parcours ne s’est pas fait sans efforts. Elle confie être une véritable stakhanoviste : « Cela doit faire sept ans, non, dix ans que je ne dors que deux ou trois heures par nuit. » Cette après-midi-là, elle a pourtant une mine resplendissante. « J’écris souvent jusqu’à quatre heures du matin. En plus de mon travail de rédactrice en chef, j’aime écrire des articles régulièrement. » Avant de nous congédier poliment, Shoma jette un oeil anxieux sur l’écran de son ordinateur. Un long article attend de recevoir ses dernières corrections. Une nouvelle nuit quasi blanche en perspective.

Agathe LAMBRET et Gaspard DHELLEMMES

About admin