Une (étonnante) journée à la ferme écolo de Vandana Shiva

A une vingtaine de kilomètres de Dehradun, perdue dans la campagne au pied de l’Himalaya, s’étend la ferme de « conservation de la biodiversité » de Navdanya. Créée par l’altermondialiste Vandana Shiva dans le but de sauvegarder les semences disparues ou en voie de disparition, la ferme accueille, du 15 au 17 mars , une « université des grands-mères ».

Les internes rapent de la papaye pour le déjeuner. (Sabine HERVY)

8h. C’est l’heure du petit déjeuner à la ferme de Navdanya. Dans la salle à manger, quelques jeunes occidentaux se servent dans des assiettes en métal. Au menu, ce matin : chaï et riz au curry. Ils viennent de France, du Canada ou d’Allemagne et sont là, souvent pour plusieurs mois, pour aider aux tâches ménagères et au jardin. Après le repas, tout le monde se dirige vers les cuisines et, déjà, les « internes » s’affairent au-dessus d’une bassine pleine de pommes de terre et d’oignons alors que d’autres râpent de la papaye pour la salade du midi. Cet après-midi, plus de 400 personnes sont attendues pour l’ouverture de l’ « université des grands-mères ». Pendant 3 jours, ce sont 40 à 60 adeptes qui vont séjourner à la ferme et suivre les enseignements de la célèbre altermondialiste-écologiste-féministe Vandana Shiva.

Ambiance baba-cool

La matinée se déroule tranquillement. Ici, au beau milieu de la vallée de Doon, on est loin de la pollution et du bruit de la ville. Entourée de grands champs de blé, la ferme s’étend sur 47 hectares au centre desquels trônent quelques maisonnettes de briques rouge, où sont hébergés 20 employés permanents, 15 internes et les personnes de passage. Quelques Indiens déambulent dans le jardin potager bio attenant, où poussent ail, oignon, choux, pommes de terre… Le silence est seulement troublé par le chant des cigales et les cris des oiseaux.

Des hommes installent la tente dans le jardin avant la cérémonie d'inauguration de l'universté des grands-mères. (Sabine HERVY)

Des internes ont sorti leurs guitares et s’installent au soleil pour jouer de la musique. D’autres entonnent une chanson devant leurs dortoirs. Tous sont habillés à la mode indienne. Dans le jardin, quelques hommes montent la tente bleue et blanche qui abritera, l’après-midi, la cérémonie d’ouverture de l’Université.  Le discours de l’invitée d’honneur, Margaret Alva, gouverneure de l’état d’Uttarakhand et ancien membre du gouvernement, est particulièrement attendu. « Elle pourrait avoir une influence sur la question de l’agriculture bio et des semences dans notre état », explique Jayashree Saha, qui vient pour la deuxième fois à l’université .

1 500 euros pour trois jours écolo-indiens

Vers midi, les participants commencent à arriver. Parmi eux, beaucoup de Canadiens. « Dans notre pays, Vandana Shiva est très connue, surtout dans les milieux environnementalistes, explique Jessica. Avec une copine, nous avons profité d’un séjour de trois semaines en Inde pour venir ici. On en rêvait depuis longtemps ». Un emploi du temps est distribué à tous ces « élèves ». Cet après-midi, après la cérémonie et avant le dîner, ce sera donc « session » avec la doyenne, Vilma Bahuguna puis avec Vandana Shiva, sur le thème « célébrons les droits de mère Nature ». Les deux jours suivants, yoga, visionnage de films, sessions avec les grands-mères de Navdanya, ateliers de compostage au jardin ou bien encore « cuisine des graines oubliées » sont au programme. Pour ces trois jours de cours – repas et hébergement compris – chaque participant a déboursé 1 500 euros.

Vandana Shiva et Margaret Alva à la cérémonie d'ouverture de l'université des grands-mères. (Sabine HERVY)

« Amour et compassion »

A 14h, élèves et invités ont déjà pris place sous la tente. Vandana Shiva vient d’arriver, en toute discrétion, avec sa sœur et son frère. Quelques Indiennes osent venir la saluer. La gouverneure, Margaret Alva, fait bientôt son entrée, accompagnée d’une large escorte policière et militaire. Les deux femmes s’étreignent. La cérémonie débute par l’hymne national indien, suivi de deux minutes de silence pour les victimes du séisme au Japon et d’un court concert de l’artiste Vidya Rao. « Ce que nous apprenons de nos grands-mères, c’est la capacité à aimer sans conditions, annonce enfin Vandana Shiva. Dans une société de compétition, d’insécurité et de peur, c’est cette capacité d’amour et de compassion que nous essayons de transmettre aux jeunes générations à travers l’université des grands-mères. »

« Nous traversons une crise économique profonde. Il faut vivre avec peu, et c’est quelque chose que toutes les grands-mères connaissent, car elles ont vécu à une époque où le gaspillage était un luxe. Il faut revenir aux vraies valeurs. Les grands-mères savent que la vraie richesse n’est pas mesurée par le produit intérieur brut d’un pays. »

Un prêche dans le désert ?

Vers 16h, après le long discours – principalement en hindi – de Margaret Alva et un second hymne national, les invités se retrouvent pour boire un thé et grignoter. « C’était inspirant! s’exclame une Québécoise, venue avec ses deux petites filles. C’est rare d’entendre des femmes aussi déterminées à faire bouger les choses !  »

Dans la salle de conférence, les élèves écoutent religieusement les grands-mères de Navdanya. (Sabine HERVY)

Le soleil décline et le calme revient progressivement à la ferme. Élèves et internes se dirigent maintenant vers la salle de conférence pour recevoir leurs premiers enseignements. Sur des chaises ou en tailleur sur les tapis, ils écoutent Vandana Shiva leur parler du nucléaire en Inde et au Japon, des OGM ou de la bataille menée contre les méfaits du semencier multinational Monsanto.

Pour les villageoises des alentours, Vandana Shiva traduit son discours en hindi. La journée se termine par un délicieux dîner : riz, pommes de terre, choux fleurs, haricots rouges, galettes de blé, raita… Tout est bio et fabriqué à la ferme.

Ici, à Navdanya, les pesticides sont bannis, on utilise l’énergie solaire, on recycle et on fait son compost. A quelques kilomètres de là, la réalité est toute autre. A Dehradun, des enfants rôdent dans les parcs, à la recherche de nourriture. Un chien mort gît au milieu de la rue, sans que personne ne s’en étonne. Les habitants allument des feux au bord des routes pour brûler leurs déchets. Pour l’Inde, la route est encore longue avant de ressembler à la ferme de Vandana Shiva.

Sabine HERVY, à Dehradun
Photos : Colin FOLLIOT et Sabine HERVY


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