Vos ordis viennent mourir à Delhi

La capitale indienne est devenue en quelques années le centre mondial du recyclage des déchets électroniques.  Un secteur aussi rentable que dangereux, tant pour la santé que pour l’environnement .

Invisible, le nuage de cuivre est suffocant. Dans son minuscule atelier, Mustafa arrache inlassablement des morceaux de fibres métalliques coincées  dans d’anciens générateurs électriques. La longue chaîne du recyclage de nos ordinateurs se termine ici, dans les quelques mètres carrés où Mustafa extirpe des entrailles de nos machines ce qu’il y reste d’acier, d’argent ou de cuivre. « A ce stade, c’est très difficile, le cuivre est incrusté en petite quantité », admet-t-il en essuyant ses mains sèches et calleuses, rougies par le métal.

« La capitale du recyclage de déchets électroniques »

Dans les ruelles alentours, 400 échoppes du quartier de Seelampur, au nord-est de New Delhi, se sont spécialisées dans le recyclage des déchets électroniques. Partout, des sacs de jute débordent de cartes-mères, de systèmes de ventilation, de disques durs. Un peu à l’écart, des chèvres broutent tranquillement à l’ombre de vieux écrans empilés en vrac. « A l’intérieur, nous récupérons tout ce qui peut-être revendu : les métaux bien sûr, mais aussi le plastique ou le verre », explique un ouvrier. Pour quelques centaines de roupies le kilo, ces matières premières viendront alimenter diverses industries de la périphérie de Delhi.

« Cette ville est devenue la capitale du recyclage du e-waste (déchets électroniques) parce qu’on y trouve de tout, à commencer par l’espace nécessaire au stockage et au recyclage », explique Priti Mahesh de « Toxics Link », une ONG spécialisée sur la question. Ces cinq dernières années, le secteur a explosé, porté par le développement frénétique du pays. « Les importations existent depuis une dizaine d’années, ajoute-t-elle. Mais le vrai boum a eu lieu avec l’explosion du marché national, depuis 5 ou 6 ans. Il suit également les modes de consommation : avant on utilisait ces produits plus longtemps, aujourd’hui les gens cherchent le dernier cri et changent tout le temps. »

Des ordinateurs obsolètes, Mohd Shakil en reçoit par centaines dans sa boutique du quartier de Shastri Park. Ce père de famille de 26 ans dirige une soixantaine de personnes qui, chaque jour, démontent, trient et revendent aux petits ateliers les pièces de 200 à 300 machines. « Beaucoup arrivent par bateau jusqu’en Inde, explique-t-il, assis sur une unité centrale. Nous les rachetons à des intermédiaires qui les ont récupérés auprès de sociétés de services. » Ces importations, souvent déclarées aux douanes comme des produits d’occasion, proviennent majoritairement des Etats-Unis et d’Europe. Pour Ruhi Kandhari, du magazine Down to Earth, ces importations représentent 50 % des déchets électroniques traités en Inde. Selon ses estimations, près de 400 000 tonnes auraient été traitées en 2010. Un chiffre « approximatif et en constante augmentation ».

Une forte concentration de toxines

A Delhi, ToxicsLink tente de lutter contre les dérives de ce secteur, à 90% informel. «Les travailleurs gagnent une misère et s’exposent à une très forte toxicité, insiste Priti Mahesh. Tout en bas de la chaîne, il y a beaucoup de très jeunes garçons qui passent leurs journées à toucher mais surtout à respirer des métaux lourds comme le plomb ou le mercure. » Pour récupérer les quelques grammes de métaux qui restent après le désossage manuel, les ouvriers brûlent en effet les composants à l’air libre, s’exposant ainsi à des effluves hautement nocives.

Sur le long terme, le contact constant avec ces métaux, ou leur inhalation, provoque « des cancers, des troubles de la croissance et de la fécondité ». Au-delà des risques élevés pour ces travailleurs, ToxicsLink cherche à évaluer dans sa globalité l’impact de ce recyclage sauvage sur l’environnement : « Les émanations s’évaporent dans l’air et se déplacent, invisibles, souligne-t-elle. Ces quartiers jouxtent des rivières, les eaux et les sols seront rapidement pollués. A terme, beaucoup de personnes pourront être touchées. »

Marion DOUET

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