Bhiwani, sanctuaire de la boxe indienne

En Inde, la ville de Bhiwani, au cœur de l’état de l’Haryana, s’est imposée comme le bastion du noble art. Des cinqs boxeurs qualifiés aux derniers Jeux Olympiques, quatre venaient d’un seul et même club.

Au détour d’une route cabossée, la statue de Shiva. Le dieu de la destruction trône à l’ombre d’un peepal tree, arbre sacré de l‘hindouisme. A quelques mètres, une rangée d’arbustes et de rosiers laisse entrevoir les contours d’un ring poussiéreux. C’est là, sous le soleil de Bhiwani, que les plus grands boxeurs indiens ont fait leur premières armes.

« Pour créer le Bhiwani Boxing Club en 2003, j’ai du hypothéquer ma maison et les terres de ma famille », se souvient Jagdish Singh, ancien boxeur amateur reconverti en entraîneur. Cinq ans plus tard, le petit club de l’Haryana entre dans l’histoire en donnant à l’Inde son premier médaillé olympique, Vijender Singh, en bronze. Un véritable conte de fée.

« On a la rage »

A l’entrée du club, une vieille pompe crache une eau trouble dans un sceau en plastique. L’entraînement est spartiate, cinq heures par jour. En arrivant, chaque boxeur se baisse pour toucher les pieds de l’entraîneur en signe de respect. L’homme a ses méthodes, il aime emmener ses boxeurs dans le désert, au nord de la ville, « pour renforcer leur mental ». « Parfois, je les invite aussi chez moi pour leur montrer des vieilles cassettes de Muhammad Ali ou de Mike Tyson », raconte-t-il. Des noms que les jeunes d’ici ne connaissaient pas.

« On n’a peut-être pas d’équipement, mais on a la rage », assène le coach. Les gants sont déchiquetés, usés jusqu’aux jointures, la mousse s’échappe des sacs de frappe éventrés par la répétition des coups. « Il y a beaucoup de blessures au visage à cause de l’état des gants, témoigne Vijender Singh, élevé au rang de star nationale depuis sa réussite olympique. C’est sûrement pour ça qu’on est si bon à Bhiwani. » Moins optimiste, Jagdish Singh rappelle que « beaucoup ont dû arrêter leur carrière prématurément ».

Excédés par cette misère sportive, les boxeurs de Bhiwani avaient organisé, lundi 14 mars, une grève de la faim pour réclamer davantage de moyens. « On est prêts à aller jusqu’au bout », lance Najeev, 17 ans, le leader du groupe. « Tous les jours, on lit dans les journaux qu’il y a de la corruption dans le sport. Ici, on ne demande que des choses basiques : des gants, des protections, des dentiers… », renchérit Jagdish Singh. Malgré sa célébrité, le club souffre toujours de la léthargie légendaire des autorités sportives, obnubilés par le cricket roi.

Pas loin de là, c’est la sortie des classes à Bhiwani, les gamins en uniforme se précipitent hors des murs de l’école dans un joyeux foutoir. Quand on leur demande ce qu’ils veulent faire plus tard, la réponse prend un air de refrain. « Je veux être comme Vijender Singh », rigole Sunjit, 12 ans. Depuis le succès des Jeux de Pékin, la boxe est devenue un culte que les jeunes embrassent dès leur plus jeune âge. « Dans n’importe quelle autre ville, les enfants jouent au cricket, raconte le coach. Ici, ils font du shadow boxing (répéter les coups dans le vide). »

« Ceux qui réussissent sont ceux qui n’ont rien à perdre »

Bienvenue dans la « mini-Cuba of India » ! « Dans le village de Vijender, à Kaluwas, il y a 200 foyers pour autant de boxeurs », explique Jagdish Singh. Des zones rurales aux portes de la ville, les jeunes aspirants affluent par dizaines au Bhiwani Boxing Club, avec l’espoir de se sortir de la pauvreté. Pour récompenser les performances sportives, le gouvernement de l’Haryana attribue des postes de fonctionnaires : police, armée, chemin de fer, le noble art est devenu un ticket pour les classes moyennes. « Ici, ceux qui réussissent, ce sont ceux qui n’ont rien à perdre. »

Sunit a 17 ans, il a quitté son village à cause des problèmes d’alcool de son père. Avec trois autres jeunes, il vit dans quelques mètres carrés, à l’intérieur même du club. Sur les murs blancs, les visages de Vijender Singh et Rajender Iado, le premier coach de boxe à s’être installé à Bhiwani, en 1986. « Leurs parents n’ont pas les moyens de les héberger, explique Jagdish Singh. En échange, ils aident avec les tâches quotidiennes du club. »

Comme lui, Akhil Kumar, quart de finaliste à Pékin et bourreau du Francais Ali Hallab, a séjourné ici trois ans. « Il était comme un fils pour moi, confie Jagdish Singh. Mais après les Jeux, il m’a tourné le dos. » La plaie est encore vive. Partout sur les murs du club, les photos de « ses » boxeurs, Akhil et Vijender, lui rappellent qu’il manque quelqu’un à Bhiwani : « C’est le boxeur que j’ai trop aimé. »

Depuis cet après-midi d’été où des milliers de personnes ont célébré les « héros » sur le retour de Pékin, la boxe a pris une nouvelle dimension dans cette ville jusqu‘ici anonyme. Jagdish Singh, le modeste homme de coin, a reçu des mains de la présidente indienne le Prix Dronacharya, la plus haute distinction conférée à un entraîneur. Grâce à une récompense de quatre millions de roupies (65 000 euros) du gouvernement, il a fait ériger un nouveau gymnase, à quelques foulées de là où l‘aventure a débuté. En ville, cinq autres clubs de boxe ont ouvert leur portes et accueillent aujourd’hui plus de 1 500 boxeurs. A Bhiwani, la boxe n’a pas fini de grandir.

Jean-Charles BARES

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