Chrétiens, une minorité sous tension

Agressions, pillages, profanations, meurtres de fidèles… Depuis une dizaine d’années, les chrétiens subissent de nombreuses persécutions en Inde.

La Cathedral of the Sacred Heart est l'une des plus anciennes église de New Delhi. (Eléna LE RUNIGO)

Il est 18 heures, les cloches de l’imposante Cathedral of the Sacred Heart résonnent dans le quartier de Gol Dak Khana, au nord de New Delhi. Sur la place, la foule s’agite. Les fidèles se pressent pour ne pas rater la messe célébrée par le père Victor Immanuel. Pendant le sermon, les portes restent grandes ouvertes. A l’intérieur, le soleil pénètre par de larges fenêtres, illuminant les murs beiges de l’église. Les bancs sont clairsemés mais la ferveur religieuse est palpable. Les ados au jean délavés se mêlent volontiers aux vieillards et aux femmes en sari.  A la sortie de la messe, le père Victor ne cache pas son émotion : « Nous représentons moins de 3% de la population, il est très difficile d’être chrétien en Inde. Nous sommes victimes de nombreuses persécutions. Dans certains Etas, nos églises sont brûlées, et nos fidèles sont tués », se plaint-il, à l’abri des regards.

Dans ce pays très majoritairement hindou, les attaques anti-chrétiennes sont en effet récurrentes. Généralement, elles éclatent dans les Etats où le BJP (Parti nationaliste hindou) est au pouvoir. En 2007 puis en 2008, l’Orissa a ainsi été le théâtre de flambées de violences, faisant plus de plus de 150 morts.  « Cette violence est apparue il y a une dizaine d’années, avec la montée du nationalisme hindou,  précise Revati Laul, journaliste politique à l’hebdomadaire Tehelka. Quelques Etats ont même adopté des lois pour empêcher les hindous de se convertir au christianisme. »

Les missionnaires évangélistes

Pourtant, la proportion de chrétiens ne cesse de diminuer. Selon le dernier recensement, en 2001 ils représentaient 2,3% de la population, contre 2,5% dix ans plus tôt. La grande majorité des convertis appartient à la communauté des intouchables, le plus bas échelon dans le système des castes. Méprisés par les hindous, ils trouvent dans la religion chrétienne une communauté de substitution, prête à les soigner, les nourrir et les éduquer. Grâce à un minutieux travail social, les chrétiens se sont peu à peu imposé dans les domaines délaissés par l’Etat, surtout dans les zones reculées. Ainsi, plus de 60% des établissements scolaires privés et 80% des hôpitaux sont désormais aux mains de  l’Eglise. Une influence très mal perçue par les nationalistes hindous, qui n’acceptent pas qu’une minorité se permette de bouleverser le système des castes. « Pour les nationalistes, les indiens doivent être hindou, explique Revati Laul. Il n’y a pas de place pour les autres religions. »

Le BJP accuse régulièrement  les chrétiens de forcer les hindous à se convertir. Des accusations qui ne sont pas totalement infondées, certaines églises évangélistes ou pentecôtistes n’hésitant pas à tomber dans le prosélytisme agressif. Ils s’en prennent généralement à des populations extrêmement pauvres et facilement manipulables. Médicaments, nourriture, et construction d’école servent alors d’appât pour inciter les habitants à se convertir au christianisme. Pour le pasteur Dennis Lall de la Cathedral Church of Redemption de New Delhi, « ces accusations font partie de la propagande nationaliste pour persécuter les chrétiens. » Dans son bureau situé à l’arrière de la plus grande église protestant de la capitale, le vieil homme semble fatigué de devoir se justifier. « Je ne sais pas si les conversions forcées ou frauduleuses existent, mais si c’est le cas, nous ne les cautionnons absolument pas », lance-t-il d’un ton sec pour clore la discussion.

Les conversions sont un « prétexte »

Visiblement, le sujet est sensible. Le père Babu de la Cathedral of the Sacred Heart reconnaît quant à lui l’existence de ces organisations aux pratiques parfois douteuses. Mais l’évocation de ces missionnaires sans scrupules assombrit son visage. Sa voix paisible ne masque pas sa colère : « Ces groupes sont largement minoritaires, et ternissent l’image des chrétiens. Nous désapprouvons leurs méthodes. Notre mission est d’aider les pauvres, de les soigner et de les éduquer, cela fait partie du message chrétien. Mais nous ne demandons rien en échange, nous ne faisons pas de prosélytisme. A cause de quelques uns, notre message est mal compris. »

Mais pour lui, les « conversions forcées » sont surtout une excuse derrière laquelle se cachent les nationalistes pour persécuter la communauté.  « Le BJP sait bien que ces méthodes sont ultra-minoritaires, mais ils s’en servent comme prétexte pour nous diaboliser et nous empêcher d’exercer notre religion. » Le sujet est embarrassant, ses mains tremblent légèrement. Il se ressaisit immédiatement, se sert une tasse de tchaï, et retrouve son calme naturel.  « Si les nationalistes nous persécutent, c’est parce que nous sortons les pauvres de la misère, reprend-il. Nous les éduquons, les soignons,  et nous les libérons de leur condition d’opprimés. Mais le problème c’est que les nationalistes cherchent à tout prix à les maintenir en esclavage ! »  Près de deux millénaires après leur implantation en Inde, les chrétiens ont manifestement toujours du mal à s’intégrer.

Eléna LE RUNIGO

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